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L’assassinat d’un haut commandant d’Al-Qaïda révèle de «  profondes divisions  » entre les autorités françaises et maliennes

La France a annoncé vendredi le meurtre de Bah Ag Moussa, un haut commandant d’un groupe militant lié à Al-Qaïda, lors d’une opération dans le nord-est du Mali. Ag Moussa aurait été responsable de plusieurs attaques contre les forces maliennes et internationales ces dernières années. Mais quelles sont les implications de sa mort pour la situation sécuritaire sur le terrain et pour les relations diplomatiques de la France avec les autorités de transition du Mali?

Annonçant l’assassinat de Bah Ag Moussa, décrit comme le commandant militaire du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), la ministre française de la Défense Florence Parly l’a qualifié vendredi de «succès majeur dans la lutte contre le terrorisme».

Un ancien officier des forces armées maliennes, Ag Moussa – également connu sous le nom de Bamoussa Diarra – a ensuite participé aux rébellions touareg dans les années 1990 et au début des années 2000 avant de se transformer en militant djihadiste. Un proche associé d’Iyad Ag Ghali – le chef du groupe armé le plus important du Mali, Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) -, Ag Moussa figurait sur les listes terroristes des États-Unis et de l’ONU.

Ag Moussa a été tué mardi lors d’une opération impliquant des troupes au sol et des hélicoptères à environ 100 kilomètres de la ville de Menaka, dans l’est du Mali, selon l’armée française.

Mais sa mort a été annoncée vendredi, cinquième anniversaire des attentats terroristes de Paris du 13 novembre 2015 qui ont fait 130 morts. Le meurtre du principal militant lié à Al-Qaïda a été salué comme un coup de pouce majeur pour les milliers de forces françaises de Barkhane stationnées dans la région du Sahel en Afrique pendant plus d’une demi-décennie dans une lutte acharnée contre plusieurs groupes djihadistes qui se combattent souvent aussi.

Elle est survenue un peu plus d’un mois après que le gouvernement malien a libéré environ 200 prisonniers djihadistes dans le cadre d’un accord visant à obtenir la libération de l’ancien Premier ministre malien Soumaila Cissé et de la travailleuse humanitaire française Sophie Pétronin, tous deux enlevés par des groupes djihadistes au Mali.

Au cours de l’été, la nation ouest-africaine appauvrie et enclavée a connu un autre coup d’État au milieu d’un mécontentement croissant face à la gestion par le gouvernement de la situation sécuritaire.

Un gouvernement de transition, dirigé par des personnalités militaires, a ensuite été mis en place. Mais les tensions entre la France et le Mali se sont intensifiées au milieu de différences politiques majeures sur la manière de lutter contre la violence djihadiste endémique de l’ancienne colonie française. Les troupes françaises sont engagées dans des opérations militaires depuis janvier 2013, après que le nord du Mali soit tombé sous le contrôle des djihadistes.

Au milieu d’un sentiment anti-français croissant dans le pays, les autorités maliennes et les dirigeants communautaires ont préconisé le dialogue avec les militants. Mais la France a fait une distinction entre l’engagement avec des groupes armés qui ont signé des accords de paix et des «groupes terroristes».

La mort d’Ag Moussa peut-elle changer la situation sécuritaire de la force Barkhane? Que révèle cette opération sur les relations entre la France et le gouvernement de transition malien? . a posé ces questions à Caroline Roussy, chargée de recherche à l’Institut français des affaires internationales et stratégiques (IRIS).

.: En juin, la France a annoncé la mort d’Abdelmalek Droukdel, chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). La mort de Bah Ag Moussa peut-elle changer la situation sécuritaire au Sahel?

Caroline Roussy: C’est un coup dur pour le GSIM, surtout après les images, diffusées sur les réseaux sociaux, de la rencontre des 200 jihadistes libérés en échange de quatre otages, dont la Française Sophie Pétronin et Soumaïla Cissé, une figure politique malienne de premier plan.

Ces images représentaient une gifle pour la France, même s’il y avait tout lieu de se réjouir de la libération des otages. L’objectif des opérations militaires, qui se multiplient depuis le 30 octobre, semble être le ralliement des troupes de la force Barkhane, après le malaise provoqué par la libération de ces centaines de djihadistes.

Soldat de formation, Bah Ag Moussa avait une vision stratégique et une connaissance du terrain. La question est de savoir s’il avait formé des successeurs et si d’autres de son calibre pouvaient le remplacer. La mort de ce chef est donc importante, mais à moyen et long terme, je ne crois pas que cela change la donne sur le terrain car les troupes françaises doivent affronter un ennemi dont les contours sont de plus en plus flous.

Les populations locales ont rejoint ces groupes armés pour plusieurs raisons: l’opportunisme, le désespoir ou l’incapacité de l’État à les protéger. La question centrale est: qui est l’ennemi au Mali aujourd’hui? Au-delà de la complexité croissante de la situation et de la dynamique domestique de la menace – qui a souvent peu à voir avec des motifs religieux – l’ennemi désigné depuis le [January 2020] Le sommet de Pau du G5 Sahel était l’État islamique au Grand Sahara (IS-GS).

Mais désormais, une attention particulière et renouvelée est portée au GSIM qui, après avoir récupéré quelque 200 hommes, a reçu, selon diverses sources, une rançon de 30 millions d’euros.

F24: Le Premier ministre de transition du Mali, Moctar Ouane, avait défendu « la nécessité d’une offre de dialogue avec les groupes armés (jihadistes) » dans le cadre d’un « dialogue national inclusif ». Cette nouvelle frappe montre que la France semble privilégier une option militaire …

CR: Oui, cela montre de profondes divisions entre Paris et Bamako sur l’opportunité de négocier ou non avec les jihadistes. Paris n’est pas d’accord avec le gouvernement de transition mais aussi avec ce que les Maliens ont exprimé. En 2017, il y a eu une conférence d’accord national, et en 2019, un dialogue national inclusif, et à chaque fois la population malienne a exprimé son soutien au dialogue avec les djihadistes, notamment Iyad Ag Ghaly, le chef du GSIM, et Amadou Koufa.

Il y a un fossé qui se creuse entre Paris et Bamako. Il est extrêmement difficile pour la France d’aller dans cette direction au vu des efforts investis depuis 2013. Pour le moment, le choix est celui d’une dynamique d’attaque sur le terrain militaire. Cela pose la question de l’avenir des relations entre la France et le nouveau gouvernement malien. Pourront-ils trouver un terrain d’entente ou une ligne a-t-elle été franchie?

F24: La mort de Bah Ag Moussa a été annoncée le 13 novembre, premier anniversaire des attentats meurtriers de Paris. Y a-t-il là un symbolisme ou une manière de justifier le déploiement de la force Barkhane?

CR: Cela fait partie du discours politique et gouvernemental. Cependant, rien n’indique que la France serait la cible d’attaques du Sahel. Quand on parle du Mali, on utilise des catégories d’analyse qui sont des représentations occidentales: djihadistes, terroristes, islamistes … alors que le profil de l’ennemi est beaucoup plus complexe, nuancé et difficile à appréhender. Pour en revenir à la question du 13 novembre, je comprends que ce soit peut-être une question, mais je la vois plutôt comme une coïncidence étant donné le faible intérêt de l’opinion publique pour ce qui se passe dans la région.