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L’ex-ministre de l’Intérieur fait face à une plainte judiciaire pour la mort d’une femme de 80 ans frappée par une grenade lacrymogène

La ressortissante algérienne Zineb Redouane est décédée peu de temps après avoir été touchée par une grenade lacrymogène dans son appartement de Marseille. Deux ans après sa mort tragique, des proches ont déposé une plainte contre l’ancien ministre de l’Intérieur Christophe Castaner pour «dissimulation de preuves» tandis que des journalistes d’investigation ont contesté les conclusions d’un rapport balistique qui a innocenté les officiers de leurs actes répréhensibles.

Le 2 décembre 2018, Zineb Redouane, 80 ans, est décédée sur une table d’opération à l’hôpital de La Conception à Marseille, quelques heures après avoir été touchée par une grenade lacrymogène tirée sur son appartement par la police anti-émeute.

Redouane, de nationalité algérienne, se tenait à la fenêtre de son appartement du quatrième étage dans le centre de Marseille lorsque la cartouche l’a frappée au visage. Des proches ont déclaré qu’elle essayait de fermer ses volets au milieu du chaos d’affrontements entre la police et les manifestants anti-gouvernementaux des «gilets jaunes» dans sa rue.

Deux ans plus tard, sa fille Milfed Redouane a porté plainte devant la Cour de justice de la République (CJR), un tribunal spécial chargé de juger les affaires de faute ministérielle. La plainte vise Christophe Castaner, alors ministre de l’Intérieur, dont les déclarations à la suite de la mort de Redouane visaient à dégager la police de toute responsabilité.

Yassine Bouzrou, avocat de la fille de Redouane, a accusé à plusieurs reprises l’ancien ministre et d’autres hauts fonctionnaires d’entrave à la justice. La plainte devant le CJR – un événement rare en France – va plus loin, accusant formellement Castaner de «dissimuler et interférer avec des preuves».

«  Nous devons arrêter ce discours sur la violence policière  »

La mort tragique de Redouane est survenue au plus fort du mouvement de protestation des Gilets jaunes et de sa violente répression, qui jette une lumière crue sur les armes redoutables utilisées par la police anti-émeute en France. Il a frappé une ville déjà en proie à la colère et au chagrin, à peine quelques semaines après que huit personnes – la plupart issues de l’immigration – aient été tuées dans l’effondrement de plusieurs bâtiments délabrés à quelques rues de là.

Comme d’autres incidents tragiques, il est devenu le symbole de ce que beaucoup de France considèrent comme une réticence institutionnelle à enquêter sur les cas de violence policière et à en reconnaître la responsabilité. Deux ans plus tard, une enquête sur la mort de Redouane est toujours en cours, et aucun officier n’a été inculpé ou suspendu pour l’incident mortel – un fait que Bouzrou attribue aux décisions et aux déclarations faites tout au long de la chaîne de commandement, jusqu’à Castaner.

Dans les mois qui ont suivi l’incident mortel, Castaner, qui dirige désormais le parti au pouvoir LREM à la chambre basse du parlement français, a affirmé à plusieurs reprises que la mort de Redouane par arrêt cardiaque n’avait aucun lien avec la grenade de la police.

«Je ne laisserai pas dire que la police a tué Zineb Redouane, parce que c’est faux», a-t-il déclaré à la radio France Inter le 19 mars 2019. «Il faut arrêter ce discours de violence policière», a ajouté Castaner, faisant écho au président Emmanuel Macron affirmation, faite plus tôt dans le mois, que «les mots« violence policière »sont inacceptables en vertu de l’état de droit».

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Pour sa défense, le bureau de Castaner a déclaré que l’ancien ministre ne faisait que répéter les déclarations du procureur de Marseille, Xavier Tarabeux, qui a depuis été muté à un autre poste. Un jour après la mort de Redouane, Tarabeux a déclaré qu’une autopsie avait établi que le «choc facial» n’était pas la cause du décès. Il a ajouté: «À ce stade, aucun lien ne peut être établi entre la blessure et sa mort.»

Depuis, la famille de Redouane a obtenu le transfert de l’enquête dans une autre juridiction, arguant que la présence d’un des adjoints de Tarabeux sur les lieux de l’incident, en compagnie de policiers, compromettait l’impartialité de l’enquête.

Dans une série de plaintes, Bouzrou a également accusé la police d’avoir dissimulé des preuves cruciales, notamment la rétention des lance-grenades à fusil utilisés la nuit de l’incident mortel. Il a contesté les allégations de l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN), un organe de contrôle de la police, selon lesquelles la caméra de surveillance située devant le bâtiment de Redouan était «inopérante» cette nuit-là.

Interrogés par l’IGPN à la suite de la mort de Redouane, les cinq officiers qui utilisaient des lance-grenades à fusil dans la zone ce jour-là ont nié toute implication.

Contre-enquête

La plainte déposée devant le CJR intervient alors que le gouvernement français a été contraint de faire demi-tour embarrassant sur ses projets controversés de restreindre le partage d’images de la police sur les réseaux sociaux – une pratique qui a contribué à exposer de nombreux cas d’inconduite policière ces dernières années. Les organisations de médias et les organismes de surveillance des droits de l’homme ont averti que ces plans encourageraient les officiers à défier quiconque les filme.

Lors d’entretiens avec les médias français, Milfet Redouane a déclaré qu’elle était au téléphone avec sa mère lorsque celle-ci a été frappée par la cartouche de gaz lacrymogène. Elle a déclaré que sa mère avait crié qu’elle avait été prise pour cible par la police, suggérant que les policiers pensaient peut-être que sa mère les filmait depuis sa fenêtre.

En juin de cette année, le quotidien français Le Monde a rapporté qu’un rapport balistique de 73 pages rédigé par un policier et un médecin légiste avait dégagé des officiers de la mort de Redouane. Le rapport, qui s’appuyait sur des images d’autres caméras de surveillance à proximité, concluait que la grenade lacrymogène avait été tirée «conformément aux règles d’engagement».

Déjà contestées par Bouzrou, les conclusions du rapport ont été catégoriquement rejetées lundi dans une étude distincte du site d’enquête Disclose et de l’agence britannique Forensic Architecture, qui utilise la modélisation 3D pour enquêter sur les cas de violence d’État et de violations des droits humains.

Leur contre-enquête a fait valoir que «la présence de plusieurs bâtiments directement devant le tireur aurait dû, à tout le moins, constituer une alerte rouge». Il a noté que le lanceur de type Cougar utilisé dans l’incident a une portée d’environ 100 mètres et que le projectile a frappé Redouane «après 37 mètres», alors qu’il montait encore, «écrasant» la partie droite de son visage et la faisant inhalez de grandes quantités de gaz lacrymogène.

« D’après notre enquête, la responsabilité du tireur et de son superviseur dans la mort de Zineb Redouane est claire », conclut l’étude.

Les magistrats de Lyon, désormais en charge de l’enquête, ne se sont pas encore prononcés sur les conclusions du rapport balistique officiel.

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